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Le bibliothécaire

La colère comme moteur

Mon moteur pour avancer dans la vie a été et est toujours en partie ma colère envers les gens qui m’ont fait du mal. J’ai longtemps voulu être meilleur afin de leur montrer leur médiocrité. Cela peut paraître mauvais ou narcissique mais je suis quelqu’un de très sanguin avec certaines personnes tout comme je peux être extrêmement attentionné avec celles que j’aime. J’essaie simplement de rendre cette colère bénéfique plutôt que toxique. Je la combine avec mon ambition et je m’en sers comme d’un moteur. Je m’imagine déjà dans ma routine matinale sur une terrasse au milieu d’une forêt. On pourrait donc penser que ma motivation repose finalement sur le regard des autres mais ce n’est pas réellement le cas. Je souhaite être grand. Je veux sortir de cette impression de fourmilière dans laquelle chaque individu apparaît puis disparaît sans laisser de différence durable. Je veux avoir le sentiment d’avoir dépassé ce schéma. Un jour je me suis demandé : « Une fois que j’aurai atteint mes objectifs ? L’argent, la grandeur, la famille. Qu’est-ce que je devrai faire ensuite ? » La réponse me paraissait évidente : aller encore plus loin.

Une vie sans finalité

La finalité de ce monde n’en est peut-être pas réellement une. La vie qui est le résultat de notre conscience et de notre corps est probablement la plus grande chose que nous possédions. Même si elle n’a aucun sens universel la vie possède une valeur simplement parce qu’elle existe. Le simple fait de pouvoir dire « je » est peut-être notre plus grande richesse. Pouvoir se dire qu’à cet instant précis je suis moi est quelque chose d’extraordinaire. Nous voyons à notre époque des milliardaires chercher à repousser les limites du vieillissement et de la mort. Pour certains c’est une hérésie ou une manière de dénaturer le sens de la vie. Mais avez-vous réellement trouvé votre propre direction ou avez-vous simplement accepté celle que la majorité considère comme normale ? Pourquoi faudrait-il considérer la mort comme une limite qu’il serait moralement mauvais de vouloir repousser ? La maladie est naturelle. Le vieillissement est naturel. La douleur est naturelle. Pourtant nous avons passé notre histoire à essayer de les combattre. Alors pourquoi la mort devrait-elle être différente ?

Mémoire et identité

Prenons un exemple classique. Vous avez atteint une forme d’immortalité et au fil des années vous voyez vos proches mourir. Leurs corps disparaissent et leurs vies deviennent progressivement des souvenirs. Comment vous sentiriez-vous ? Certainement triste. Mais après 10 000 ans un autre problème apparaît. Vous aurez oublié énormément de choses. Peut-être même certains de vos anciens désirs et une partie de votre personnalité. On pourrait alors imaginer que chaque matin vous prenez le temps de relire votre histoire afin de remettre votre ancienne personnalité au début de votre mémoire. Vous vous rappelez votre famille, vos accomplissements, les personnes que vous avez aimées et ce que vous vouliez devenir. Mais après des milliers d’années une question apparaît : êtes-vous toujours le même « je » qu’au départ ou êtes-vous devenu quelqu’un d’autre ? Je pense qu’il faut distinguer la mémoire de l’identité. Je peux oublier mon enfance sans devenir une autre personne. Je peux changer complètement d’avis, de goûts ou même de valeurs sans cesser de considérer mon ancien moi comme étant moi. Ce qui semble donc réellement important n’est peut-être pas de conserver exactement la même personne mais de conserver une continuité.

L’âme, c’est le « je »

Pour moi la conscience correspond à ce que certains appelleraient l’âme. Je ne parle pas nécessairement d’une substance mystique séparée du corps. Quand je parle d’âme je parle de cette conscience qui me permet de dire « je ». Mon corps peut changer. Ma mémoire peut changer. Mes opinions peuvent changer. Ma personnalité peut évoluer. Pourtant tant qu’il existe une continuité de mon expérience subjective je peux considérer que je suis toujours moi. C’est là que la question devient beaucoup plus compliquée. Imaginons que nous réussissions à créer un corps atomiquement identique au mien et que nous copiions ma conscience à l’identique. Sur le papier deux « moi » existent. Mais suis-je réellement les deux ? Je pense que non. Si la copie se fait sans coupure je reste moi tandis que le deuxième devient un autre « je » identique au mien. Il possède mes souvenirs, mes pensées et mes valeurs mais il possède désormais son propre point de vue. À partir du moment où deux consciences existent simultanément il existe deux expériences subjectives différentes. Avant la copie il n’y avait qu’un « je ». Après la copie il y en a deux. Ils peuvent tous les deux dire honnêtement « je suis moi » mais ils ne peuvent pas partager le même point de vue. Le « je » n’est donc pas seulement une quantité d’informations. Il est aussi le point depuis lequel cette information est vécue.

La fausse copie

C’est pour cela que si mon corps original était détruit juste après la création d’une copie je ne considérerais pas forcément que j’ai survécu. Le double pourrait continuer à vivre avec exactement mes souvenirs et être persuadé d’être moi mais mon expérience subjective aurait cessé. La copie ne serait donc pas ma survie. Elle serait la survie de quelqu’un qui possède mon histoire. À l’inverse si mon cerveau était progressivement remplacé pendant cent ans sans aucune interruption de conscience je pourrais considérer que je suis toujours moi. Le support aurait changé mais je n’aurais jamais cessé d’être celui qui vit l’expérience. Cela soulève évidemment une question presque impossible : à quel moment exact un changement devient-il une rupture ? Peut-être qu’il n’existe pas de frontière simple. Peut-être que l’identité n’est pas une chose fixe mais un processus continu.

Oublier pour continuer

Cela explique aussi pourquoi je ne considère pas nécessairement la perte de mémoire comme une raison suffisante pour arrêter de vouloir vivre. Si je devais vivre 10 000 ans et perdre progressivement une partie de mes souvenirs je continuerais quand même. Si le prix pour continuer à exister était d’oublier une partie de ce que j’ai été je l’accepterais. Je préfère être un « je » transformé plutôt que de ne plus être du tout. Je ne demande pas que le monde reste le même. Je demande que le « je » puisse continuer à travers ses transformations. La continuité de l’existence me paraît donc plus importante que la conservation parfaite de ce que je suis aujourd’hui.

Être, c’est avoir des possibilités

Cela rejoint une autre idée qui me semble fondamentale : être c’est avoir encore des possibilités. Ne plus être c’est ne plus avoir de possibilités pour soi. Tant que je suis vivant même dans une situation difficile il existe encore un futur. Je peux changer. Je peux apprendre. Je peux échouer. Je peux réussir. Je peux aimer. Je peux découvrir quelque chose que je n’avais même pas imaginé. Une fois mort toutes ces possibilités disparaissent pour le sujet lui-même. C’est peut-être pour cela que je choisis instinctivement l’existence plutôt que la grandeur. Si on me proposait de vivre 80 ans et d’être considéré comme l’un des plus grands humains de l’histoire ou de vivre 10 000 ans dans l’anonymat en découvrant et en expérimentant je choisirais les 10 000 ans. La grandeur n’a de valeur que pour quelqu’un qui existe pour la vivre. Même si personne ne se souvenait de moi après 10 000 ans je continuerais probablement à vouloir accomplir des choses. Et si tout était oublié je chercherais encore à aller plus loin. J’ai longtemps utilisé le regard des autres comme carburant mais je ne pense pas que la reconnaissance soit finalement le cœur de mon ambition. Si je pouvais retirer une chose de ma personnalité je retirerais peut-être mon besoin de reconnaissance. Pas mon ambition ni mon envie de construire ni mon envie de devenir meilleur. Seulement le besoin que quelqu’un regarde et dise que j’ai réussi. Un accomplissement peut avoir une valeur même si personne ne le voit parce que je l’ai vécu.

Apprendre sans regretter

C’est aussi pour cela que le regret me paraît inutile lorsqu’il devient une prison. Je préfère apprendre de mes décisions plutôt que passer ma vie à imaginer ce qu’aurait donné une autre possibilité. Supprimer le regret ne signifie pas supprimer ma capacité à réfléchir au futur. Au contraire je veux pouvoir comparer les possibilités et réfléchir aux conséquences avant de choisir. Je veux apprendre du passé sans y rester enfermé. Je veux utiliser le futur sans prétendre le connaître. Même si on me donnait la possibilité de connaître les conséquences exactes de chacune de mes décisions je ne voudrais probablement pas connaître la date exacte de ma mort. Connaître la fin transformerait peut-être toute mon existence en compte à rebours. Je préfère garder une part d’inconnu. Si plusieurs chemins s’offraient à moi et que certains étaient parfaitement connus tandis qu’un autre restait réellement inconnu je pourrais même être attiré par celui que je ne connais pas. Parce qu’il resterait quelque chose à découvrir. L’inconnu fait partie de ce qui donne de la valeur à l’existence.

Amortalité plutôt qu’immortalité

C’est peut-être pour cela que l’amortalité m’attire davantage que l’immortalité au sens absolu. Je ne cherche pas nécessairement à devenir invulnérable ou à rester exactement la même personne pour toujours. Je veux continuer à exister. Je veux continuer à voir ce qui arrive. Je veux savoir ce que l’humanité deviendra. Je veux voir les technologies que nous ne pouvons même pas encore imaginer. Je veux découvrir ce que nous ne comprenons pas encore sur la conscience. Je veux peut-être rencontrer une autre civilisation. Je veux voir ce qu’il y a après ce que nous considérons aujourd’hui comme la frontière du possible. Même si le monde change complètement et que tout ce que je connais disparaît il restera quelque chose tant que je serai encore capable de dire « je ». Tant que j’existe il existe encore quelque chose que je peux découvrir.

Il n’y aura plus de « je »

Je ne sais pas si l’amortalité est réellement possible. Je ne sais pas si une conscience peut continuer indéfiniment sans se transformer au point de devenir quelqu’un d’autre. Je ne sais pas si elle peut être transférée dans un autre support. Je ne sais pas non plus si nous comprenons réellement ce qu’est la conscience. Mais je sais ce que je ressens face à cette question. La mort me fascine parce qu’elle représente probablement la limite ultime de tout ce que je suis capable de faire et elle me terrifie pour exactement la même raison. Elle ne signifie pas seulement que je perdrai mes possessions, mes accomplissements, mes proches ou mon nom. Elle signifie que le sujet capable de les posséder, de les accomplir, de les aimer ou de les regretter ne sera plus là. Il n’y aura plus de « je ».

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